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La femme sans peau

La femme de Mister Tock n’avait pas de peau. Elle s’était un jour débarrassé, par caprice, de cette enveloppe de camouflage. Elle ne dissimulait pas, comme ses prochains, son fonctionnement. Bien entendu, elle était devenue intouchable.

Elle dormait en apesanteur, marchait du bout des pieds et n’avait aucune graisse. Elle s’asseyait sur le bord des chaises et ne se lavait jamais. L’appartement était très bien chauffé. Mister Tock vérifiait les courants d’air. Lorsque Madame Tock mangeait, il était instructif d’observer l’agitation des organes. Lorsque Madame Tock pensait, on pouvait, dans la pénombre, assister à un concert de lumières électriques.

Le visage de Madame Tock n’était qu’un roulis de muscles entortillés. Avec un peu d’habitude, on associait certains nœuds musculaires à certaines émotions. Le sourire engageait d’étranges collaborations de tendons. Mister Tock apprit à considérer son épouse comme une silhouette. Il la percevait mieux de loin que de près. Il la ressentait mieux sans lunettes, lorsque le flou lui rendait son unité.

L’absence de peau augmentait la distance relationnelle. Dès que Madame Tock entrait vraiment dans le champ de la vision proche, la multitude de détails, de leviers, de rouages mous de la machinerie humaine, égarait l’observateur. Madame Tock avait quelque chose de l’insecte qui ne dissimule pas les mécanismes de son corps. L’expression de la mouche disparaît au microscope. Il fallait ne pas trop s’approcher de l’épouse de Mister Tock. Certains organes acceptaient néanmoins le contact. L’estomac prit l’habitude d’être attrapé, malaxé, caressé. Certains muscles se laissent approcher. On pouvait, en saisissant certains tendons, entraîner chez la personne des mouvements involontaires. Madame Tock ressentait un certain érotisme lorsque son mari, en actionnant certaines ficelles, l’obligeait à fermer la main ou à tendre la jambe. Elle acceptait, dans ses moments heureux, de devenir pour quelques temps la marionnette de son mari, de découvrir qui elle pouvait être sous les tendres actions de son homme préféré.

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Le moment-clé fut celui où Mister Tock osa toucher au cerveau. Déclenchant, par simples pressions digitales, d’incroyables gammes négatives ou positives dans la conscience de sa femme, il se sentit une âme d’explorateur. A la manière d’un enfant qui découvre un ordinateur, il fouilla les possibilités infinies de son nouveau jouet. Tous les bénéfices de la vie, ceux de la réflexion, ceux encore de l’action, pouvaient être trouvés en imposant à l’organe le jeu correct des dix doigts. Tout était dans l’art de la composition. Bien entendu, Mister Tock était diversement inspiré et son épouse lui reprochait amèrement, certains jours, de la faire tourner en rond, voire de la précipiter dans les enfers. Elle finit d’ailleurs, enseignée par l’expérience, par se satisfaire elle-même, utilisant la pulpe musculaire de ses propres doigts pour imposer à son encéphale des conclusions nouvelles. De temps en temps, Mister Tock poussait la porte du laboratoire familial et ouvrait la machine qui entretenait la peau de son épouse. Nourrie de perfusions, la peau, afin de garder sa forme générale, entourait une baudruche possédant la silhouette de Madame Tock. Il arriva, lors de moments d’égarements, que Mister Tock, en proie aux irrépressibles besoins de la chair, caresse la poupée gonflable et l’utilise trivialement.

Madame Tock, pour se rassurer sur son identité, visitait régulièrement sa propre peau comme on peut se regarder dans un miroir. Elle-même la caressait tendrement, ajoutait des substances nutritives dans la perfusion, enlevait un peu d’air à la bouée pour affiner les contours.

Un jour, Mister Tock, lassé une fois de plus de son épouse organique, visita en secret le laboratoire. Alors qu’il s’adonnait à un acte coupable sur la poupée de peau, il s’aperçut, un peu tard, que sa femme se trouvait à l’intérieur.

Dissimulé par la peau, cet affreux assemblage d’organes, de muscles et de tendons prit brusquement l’aspect d’une âme.

Jean-Luc Coudray

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