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La jouissance du foetus

« Tout fœtus a le droit imprescriptible d’être engendré pas un père et une mère qui s’aiment, pendant un acte sexuel couronné par un mutuel orgasme – ainsi, son âme et sa chair s’enracineront-ils dans le plaisir. Tout fœtus a le droit de n’être ni un accident ni une charge, mais un individu attendu et désiré avec toute la force de l’amour. Tout fœtus a le droit d’être accueilli comme le fruit qui métamorphose un couple en famille. »

L’homme à la crinière blanche parle d’un ton grave. Mais son œil brille et son accent sud-américain fait sourire ses mots. Pourtant, sa voix baisse d’une octave…

« Hélas, pauvre fœtus, tes parents savaient-ils ce qu’ils étaient en train de faire quand ils t’ont commis ? Non, d’aucune façon. Par manque de conscience, ils te faisaient, à toi, ce que leurs propres parents leur avaient fait, et que les générations s’étaient imposé les unes aux autres, depuis le début des temps, dans une cascade d’irresponsabilité criminelle. Misérable fornication résignée ! Dès l’aube de ta pauvre existence, ils t’ont pris au piège de l’engendrement automatique, te rendant d’emblée coupable des blessures qu’ils t’infligeaient, bourreaux aveugles se clamant victimes, d’un bout à l’autre de l’affligeant processus. Pauvre fœtus, l’accumulation des méfaits émotionnels se transmet à travers les générations, et ta famille se trouve dépositaire d’une souffrance épaisse de plusieurs siècles, dont tu as hérité dès l’instant de ta conception et que tu transmettras, le jour venu, quand tu concevras à ton tour ! »

Alexandro Jodorowsky me regarde avec une intensité telle, que j’ai l’impression de me retrouver dans la peau du « pauvre fœtus » et l’écoute, les yeux écarquillés, poursuivre le commentaire de son Manifeste des droits du fœtus (qu’il publiera peut-être un jour) : « Aucun fœtus ne devrait être inquiété d’être fille plutôt que garçon, ou garçon plutôt que fille ! Aucun fœtus ne devrait avoir son sang empoisonné par les névroses de sa mère et de son père, dans un utérus mué en enfer convulsif et agressif par une vie conjugale désaxée ! Aucun fœtus ne devrait être traité autrement que comme une graine de maître, de souverain, de roi ! »

Il éclate de rire. Mais ses yeux restent sérieux. Le plus surréaliste des sages de notre temps croit ce qu’il dit. On ne peut l’arrêter :

« Tout enfant a le droit de naître dans une ambiance préparée pour l’accueillir sans blesser sa sensibilité extrême. Les mains chaudes de son père doivent le transporter sitôt né vers les seins gonflés de lait pur de sa mère. Il a le droit que sa mère (et non son père, erreur symbolique que j’ai commise, comme tant d’autres) coupe le cordon, pour lui montrer qu’elle accepte la séparation et lui donne une place dans le monde, le laissant aller vers son père. Tout enfant a le droit qu’on le caresse sans avarice, qu’on célèbre la beauté de son corps, la grâce de ses gestes et qu’on respire avec plaisir l’odeur de sa peau et de ses cheveux. Qu’on aime sa voix, comprenne ses pleurs, calme ses angoisses, soigne ses blessures. Et qu’on n’essaye pas de faire de lui un surdoué, pour éveiller la jalousie des voisins ! Qu’on le laisse croître sans le forcer, en l’arrosant comme une plante assoiffée. Qu’on lui offre le plus grand nombre de chemins où se développer, sans l’investir des frustrations des générations passées. Tout enfant a le droit qu’on le laisse jouer, sans le forcer à devenir un adulte avant l’heure… »

Nouveau grand rire : « Je peux continuer comme ça pendant un bon moment, si vous voulez ! » Nous crions grâce. Le message est passé.

Il se redresse : « Là, je vous ai parlé des droits frustrés de l’enfant. Mais je pourrais faire la même chose pour ceux de la mère. Tant de femmes se sentent dépossédées de leur accouchement ! Cela est dû d’abord au fait que le père est symboliquement supplanté par le médecin. Une naissance implique forcément un père et une mère. Quand une lionne accouche, le lion n’est pas loin, qui, par sa seule présence, la protège. Aujourd’hui, le lion s’est fait voler sa place par les magiciens, les nouveaux prêtres que sont les médecins qui, sur le plan archétypal, représentent Dieu le père. La femme fait donc l’enfant avec son père. Pas avec son mari. C’est pourquoi, il est primordial qu’avant la naissance, le couple fasse un travail sur lui-même, au besoin en se faisant aider par un conseiller conjugal. Un couple bancale peut déboucher sur un accouchement terrible. »

Alexandro reste un instant songeur, avant de se lancer dans l’explication pour laquelle, en fait, je suis venu le voir : « Vous savez ce que je pense : tous ces déséquilibres remontent généralement aux générations précédentes, qui nous imposent le poids implacable de leurs frustrations, de leurs rancœurs, de leurs haines, de leurs abus. Jamais l’influence des ancêtres ne se fait autant sentir que quand une femme attend un enfant. Jamais la responsabilité d’en prendre conscience et de faire le tri n’est aussi grande. Dans certains arbres généalogiques, l’important, c’est d’être enceinte – ensuite, peu importe ce que devient l’enfant ! Vous avez des femmes qui aimeraient être enceintes tout le temps. Certaines ne voudraient même pas accoucher, et retiennent leur enfant en elles, avec d’énormes difficultés le jour où il faut le délivrer. D’autres se font faire un enfant et cherchent ensuite à se débarrasser du père. Il arrive que certaines détestent l’enfant en elles… La plupart de ces déviations remontent aux ancêtres. D’où l’importance capitale, pour la future mère, d’un travail sur son arbre. Même chose pour le père : la “malédiction” peut tout aussi bien venir de lui ! »

Celui que le monde entier connaît comme scénariste de bandes dessinées ésotériques fantastiques, comme lecteur de Tarot, comme acteur, dramaturge, cinéaste, conteur, agitateur culturel débordant de créativité et d’énergie – depuis que, dans les années 60, il est arrivé du Chili, via Mexico, pour former avec Arrabal et Topor le groupe Panique -, bref cet homme digne de la Renaissance travaille depuis trente ans à éclairer la dimension transgénérationnelle de notre vie. Il fait partie de ceux qui nous ont appris que l’une des responsabilités essentielles de toute mère, mais aussi de tout père, est de prendre conscience des inaccomplissements et secrets de famille négatifs que leurs ancêtres leur ont transmis, et qu’ils risque de léguer à leur tour à leurs descendants, sur plusieurs générations, compromettant leur santé physique et mentale, parfois gravement. Cette prise de conscience exige un travail d’introspection lent, tenace, acharné. Qui peut se trouver stimulé par une séance de « psychomagie » telle que la pratique Jodorowsky lui-même.

En 2001, avec la journaliste Catherine Maillard, nous l’avions interviewé, pour notre série d’entretiens sur la psychogénéalogie intitulée J’ai mal à mes ancêtres [1]. Le débordement d’imagination, d’humour et de jovialité d’Alexandro Jodorowsky ne doit pas vous tromper : cet homme tient un cap rigoureux. Et son jugement tombe parfois avec une sévérité cinglante. Ainsi, quand je lui demande ce qu’il pense de l’accouchement aquatique, je suis stupéfait : c’est la douche froide, et même glacée !

« Je suis totalement contre. J’ai rarement entendu parler d’une méthode plus irréfléchie. L’être humain a évolué pour devenir un être terrestre et aérien. Le ramener dans l’eau, c’est le faire régresser. Dans le ventre de sa mère, le fœtus est comme un poisson, ou un dauphin. Naître, c’est justement passer de l’eau à l’air, pour devenir un humain, et non pas de l’eau à l’eau ! Le dauphin est un animal merveilleux. Mais je ne veux certainement pas que mon enfant devienne un dauphin ! Je veux qu’il soit humain.

« Le liquide amniotique produit par la femme, où baigne son enfant en elle, est une eau bénite. Cette eau est là pour cet enfant, rien que pour lui. Et quand elle a fini de remplir sa fonction, elle s’écoule et bénit le monde. L’enfant naît alors vers l’air. Et vers son père, qui est l’homme de sa mère. Tandis que si la femme met son enfant au monde dans l’eau, elle se positionne elle-même comme une enfant, baignant dans le “liquide amniotique” de la Mère Nature, donc, encore une fois, en petite épouse incestueuse de Dieu, en déesse couchant avec son père, et non pas avec son homme. Le comble, c’est quand j’apprends qu’il arrive à ce dernier de pénétrer lui-même dans l’eau, pour « aider » sa femme à accoucher. Ce faisant, il aggrave la situation car, en rejoignant son enfant nouveau-né dans cette mer de liquide amniotique, il devient symboliquement son frère, et ne peut plus tenir la place du père. C’est donc travailler à rebours de l’évolution. Voilà pourquoi je suis contre cette façon d’enfanter. » Ce jugement sans appel pourrait faire penser qu’Alexandro Jodorowsky s’aligne finalement sur des schémas classiques, dans une symbolique finalement proche de la vision freudienne. Mais cela n’est pas toujours le cas. Ainsi, quand il me parle de la méthode de rebirth mise au point par l’un de ses quatre fils, l’artiste s’enthousiasme et s’embarque sans hésiter dans un plaidoyer en faveur d’une « psychomagie » particulièrement révolutionnaire, qu’il recommande particulièrement aux futures mères et aux futurs pères, pour « se laver » des influences négatives du passé et « purifier leur arbre généalogique en eux-mêmes ».

L’idée est qu’il est essentiel pour la mère enceinte, et aussi pour le père, de revivre leur propre naissance, pour désamorcer le faisceau des peurs que cet événement traumatisant a forcément engendrées en eux et qui restent ancrées dans leur inconscient, déterminant à leur insu toute leur existence, notamment sur le plan affectif et sexuel, leur façon de voir le monde et d’envisager de s’y inscrire et de créer. La libération qui suit cette expérience de « naissance revécue » rejoint les expériences mystiques qui laissent presque toujours échapper de la bouche de ceux qui les ont vécues : « J’ai eu l’impression de mourir, puis de renaître et de voir le monde pour la première fois ! »

Le principe de base de Victor Jodorowsky, quand il invente sa méthode de rebirth, en accord avec les idées de son père, est qu’il ne s’agit pas tant de revivre la souffrance initiale – « car celle-ci est sans fond, dit-il, et son exploration pourrait durer éternellement, jusqu’au suicide ! » -, mais de dépasser cette souffrance en réparant les manques fondamentaux dont le sujet a souffert au début de sa vie, à partir du moment de sa conception, et dont il y a de fortes chances qu’il souffre encore…

Comment cela se passe-t-il concrètement ?

Les thérapeutes sont forcément deux, un homme et une femme, symbolisant le père et la mère du sujet. Je n’ai pas rencontré Marianne, la partenaire de Victor Jodorowsky, mais celui-ci me la décrit comme un personnage extraordinaire : une femme immense et forte, très noire de peau, qui évoquera immédiatement dans mon esprit la géante avec qui le dessinateur Robert Crumb, créateur de Mister Natural, rêvait de partir vivre sur une île déserte, en tout cas dans une bande dessinée fameuse des années 70 [2]). Bref, cet homme et cette femme commencent par écouter le patient, ou le sujet raconter sa vie, et surtout sa petite enfance, lors d’une première longue séance, où leur intuition et leur expérience (Victor travaille depuis son plus jeune âge avec son père à « décrypter » le langage des corps) leur soufflent de quoi la personne a certainement le plus manqué au départ de sa vie. Cette première séance est suffisamment intense pour déclencher des émotions puissantes, éventuellement des larmes, des cris. Mais pas encore de psychomagie. Ce n’est qu’un préambule, destiné à faire ressortir les informations nécessaires à la préparation du travail thérapeutique proprement dit.

Forts de ces informations, Victor et Marianne mettent ensuite au point un scénario ad hoc. Une sorte de pièce de théâtre dont la trame est forcément la même : une femme et un homme vont se rencontrer, se plaire, s’aimer, faire l’amour… Mais, chut, voilà le jour J. Le sujet arrive, le matin, reposé. Il ou elle sait qu’il y en a pour plusieurs heures et s’est arrangé(e) pour pouvoir rester tranquillement à la maison le lendemain. Il en faudra pour intégrer ce qui va se passer !

Victor Jodorowsky : À l’abri d’un lieu confortable, plongé dans une semi-pénombre, les deux thérapeutes commencent par déshabiller la personne, lentement, avec beaucoup de solennité, d’attention et de respect. Puis ses habits sont jetés dans un feu et brûlés. Ils représentent la vieille naissance, la vieille vie, les vieux parents, qu’il faut tuer. C’est essentiel. Après quoi, la personne est allongée sur un tapis et massée. Un massage profond, et même très profond ! L’ayurvéda nous a beaucoup appris. Il s’agit d’un massage initiatique. C’est très puissant. On dissout littéralement la personne ! On l’ouvre, on la tire, on la presse, à la fin elle est rincée, transformée en une flaque d’eau. Rien de violent bien-sûr, mais on lui fait perdre son identité.

Alexandro Jodorowsky : Rien de sensuel non plus. Ils ne sont évidemment pas dans l’érotisme. Mais dans l’amour, oui. Un amour parental. Il faut être complètement dans le cœur pour pouvoir dissoudre les nœuds qui empêchent l’énergie de circuler dans cette personne.

Victor Jodorowsky : Finalement la personne se trouve à la fois ratatinée et bienheureuse. Nous lui attachons alors autour du ventre un ruban rose, dont l’autre bout ceint la taille de la thérapeute qui, entre temps, s’est déshabillée à son tour et allongée sur le tapis, dans l’ombre. On colle doucement le sujet contre elle, dans la position du fœtus, et on le recouvre d’un grand drap épais et très chaud. C’est de là que, dans un état second, il va entendre ses parents se rencontrer… C’est comme si la personne écoutait un conte, mais la concernant directement. Elle entend l’homme et la femme, qui portent les prénoms de ses parents, tomber amoureux l’un de l’autre. Elle les entend parler, rire, murmurer, s’embrasser, chanter, soupirer, pousser des gémissements, des cris de plaisir, rester silencieux… C’est un vrai feuilleton radiophonique. Mais ajusté à la personne. Jusqu’au moment où la femme annonce à l’homme une grande surprise : elle est enceinte !

Alexandro Jodorowsky : À mesure que leur scénario se déroule, sont levés un à un tous les manques que les thérapeutes ont repérés lors de la séance de préparation. Par exemple, s’il s’agit d’une femme et qu’elle a su dire qu’à sa naissance, ses parents auraient préféré un garçon, les thérapeutes-acteurs vont mettre le paquet sur cet aspect, s’extasiant d’avance à l’idée que la femme puisse être enceinte d’une fille : « Une fille ! Mon Dieu, quel bonheur ! Nous l’appellerons… » (prénom de la personne). Si cette dernière a expliqué qu’elle vient d’un milieu pauvre et que sa naissance a posé des problèmes d’argent, les thérapeutes-acteurs, en chuchotant, vont soulever la question de la charge d’un enfant, peut-être d’un enfant de plus, pour conclure que c’est une telle joie, d’attendre ce bébé que cela vaut plus que toutes les richesses du monde. Etc.

D’aussi grosses ficelles ?

Victor Jodorowsky : Oui, énormes. Mais le sujet, roulé en boule, dans une obscurité quasi totale, sous son drap, est plongé dans un état régressif et fœtal tel que les arguments les plus simples et les plus physiques sont justement ceux qui le touchent au plus profond. Puis viendra sa « naissance », où il devra passer de force à travers un tout petit cercle de bras, dans un pugilat lent avec ses « nouveaux parents ». Pour finalement se retrouver couché sur le corps de sa « mère », où on lui mettra éventuellement dans la bouche, une tétine reliée à une bouteille de lait tiède – à supposer que l’on ait senti, chez lui, un manque de ce côté-là… Les neuf mois de grossesse se trouvent ainsi résumés en environ quatre heures. Avec des épisodes et des humeurs très variés. Régulièrement, on vient masser la personne, en particulier sur le ventre, à travers le drap. À la fin, juste avant la naissance (ou plutôt la renaissance), quand, dans ce théâtre sacré qu’est devenue l’expérience pour le patient, la mère annonce qu’elle sent les premières contractions, le père la rassure : tout est prêt, en particulier la chambre où l’enfant va naître…. Après sa naissance, nous allons longuement le prendre dans nos bras, le masser de nouveau, le caresser des pieds à la tête, c’est-à-dire le reconnaître !

Alexandro Jodorowsky : La plupart d’entre nous ont manqué de cela. Puis les nouveaux parents rhabilleront le nouveau-né, lentement, solennellement, avec des habits neufs. Mais pas complètement. Il devra finir de s’habiller tout seul, comme un grand. Après l’avoir fait régresser et renaître, il s’agit de le remettre face à ses responsabilités.

Victor Jodorowsky : Parfois, quand il s’agit d’une personne qui a trop souffert, parce quelle a été trop dévalorisée dans sa petite enfance, nous lui recouvrons tout le corps d’une peinture dorée. Symboliquement, nous lui donnons ainsi la valeur suprême. Recouverte d’or, elle sera habillée de neuf et sortira se promener dans la rue comme ça !

Alexandro Jodorowsky : C’est une pratique que Victor a reprise à Pachita, la sorcière mexicaine, et des chamans mexicains que je lui ai fait rencontrer quand il était encore enfant. Ils utilisent beaucoup de poudre dorée dans leurs cérémonies, là-bas. Moi, ça m’intéressait surtout pour mes dessins ; mais lui, il a repris le procédé et en a fait une technique de psychomagie complètement inédite !

Père et fils s’esclaffent, l’œil brillant. Pas peu fiers l’un de l’autre. Je sors de chez eux terriblement curieux de savoir quelle guérison pareille expérience apporte. Sur quels paysages elle débouche.

 

Avec Alexandro et Cristobal Jodorowski – Interview reprise intégralement sur le site http://www.clés.com

[1] Il est l’un des sept experts en psychogénéalogie qu’avec Catherine Maillard nous avons interrogé dans J’ai mal à mes ancêtres, éd. Albin Michel.

[2] Voir la couverture d’Actuel 1ère série, n° 21.

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