Le prix Nobel se la pète.

 

Il y a deux raisons de s’élever contre le prix Nobel de la Paix attribué à l’Union européenne. La première est de la détester. La seconde — la mienne — est de l’aimer trop pour admettre qu’elle s’égare dans la facilité, qu’elle perde tout sens critique, grisée par une attribution absconse. L’Europe est « en paix », certes, mais seulement à l’intérieur de ses frontières. Plusieurs de ses membres sont en guerre « de maintien de la paix » en Afghanistan et ont tout récemment contribué à installer un nouveau pouvoir libyen qui n’a pas fait la preuve de son caractère démocrate.

Depuis 1945, plusieurs pays membres éminents ont participé à des conflits, de la Corée du Nord à l’Iraq en passant par l’Indochine, l’affaire de Suez, les effroyables guerres coloniales (dont l’Algérie) et celle des Malouines. Sans parler des errements européens (mais pas que) dans les Balkans. Les colonies ne sont pas un souvenir si lointain. Et la Belgique vient seulement de mettre fin à son assistance militaire… au Rwanda ! Ajoutez à cela les fortunes que rapportent les ventes d’armes européennes.


Et puis, comment admettre que la paix ne soit que l’envers de la guerre ? La paix n’implique-t-elle pas que se développent un sentiment de solidarité, un lien indéfectible entre citoyens d’une même union ? Ce lien n’existe pas, les populations grecque, espagnole, portugaise en sont témoin, aujourd’hui plongées dans un marasme digne d’une immédiate après-guerre pendant qu’on papote de leur sort dans le Caprice des Dieux, un latte à la main et un dossier sous le bras. En fondant le prix éponyme, Alfred souhaitait pourtant récompenser « la personnalité ou la communauté ayant le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples ». Quelle hérésie que de l’attribuer à une confédération dont l’incapacité à rapprocher ses propres membres les uns des autres est aujourd’hui patente malgré les beaux discours !

Le premier Nobel de la Paix fut Henri Dunant qui en 1859 tenta de sauver des centaines de blessés entre deux lignes de front avec l’aide de la population locale. Un engagement désintéressé, volontaire, fondateur. Rappelez-moi donc quand des dirigeants européens se sont engagés de manière désintéressée pour la dernière fois ? Le courage unioneuropéen se limite aujourd’hui à briser les lignes partisanes pour imaginer un avenir à cette union approximative, comme l’ont fait (et c’est déjà extraordinaire en soi) Guy Verhofstadt et Daniel Cohn-Bendit en publiant un pamphlet commun. Il n’y a qu’à voir les réactions de certains de leurs (ex-)partisans respectifs pour voir où l’on est tombé !

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Pire. L’une des deux personnes qui ont discouru lors de la cérémonie d’aujourd’hui était Jose-Manuel Barroso. L’un des huit signataires de la lettre qui, en 2003, recommandait à l’Union européenne de soutenir les USA dans leur guerre en Iraq. Merci pour la paix ! L’autre était Herman Van Rompuy qui, il y a quelques semaines à peine, soutenait ouvertement la campagne électorale de son épouse à Rhode Saint-Genèse (près de Bruxelles), à la tête d’une coalition dominée par le parti nationaliste flamand N-VA, dont le numéro deux de la liste de « madame Van Rompuy » n’hésita pas, quelques années auparavant, à qualifier les Francophones de sa commune de « rats wallons », et à leur recommander de « plier bagages ». Lors de cette campagne, Herman Van Rompuy aurait de surcroît fait pression sur des journalistes, tant personnellement que via le service de presse de la présidence européenne. C’est dire le niveau de sens démocratique exigé à cette altitude étoilée. Même sa réputation de pacificateur de la Belgique est usurpée : c’est entre autres lui qui a placé la « bombe institutionnelle » qui a coûté à son pays plus de 600 jours sans gouvernement. Penser que l’un de ces deux personnages ait jamais fait quelque chose pour faire respecter la paix où que ce soit a quelque chose de grand-guignolesque. Or, la question des lauriers se résume à qui les recueille.

Ce Nobel ne devait pas rejaillir sur ces hommes. Ni sur une union aussi déchirée et aussi peu capable de s’entendre pour offrir une vie décente aux millions de ses concitoyens aujourd’hui écrasés par la crise. Une union qui vient encore de limiter l’aide aux plus pauvres. La paix a bon dos !

Mais voilà, le mal est fait. Aux fédéralistes actifs, à ceux qui appellent de leurs vœux une fédération plus démocratique, plus pacifique et plus solidaire, et qui agissent dans ce seul but, de considérer que ce prix n’est qu’une avance sur ce que nous devrions réaliser. Sans la moindre joie. Car rien ne dit que nous y parviendrons. Encore moins aujourd’hui qu’hier. Pour ma part, j’attribuerais donc le Prix Marcel de la Paix à Robert Schuman, l’un des pères de l’Europe. Il ne fut cité qu’indirectement (« la Déclaration Schuman ») par Barroso, et pas une seule fois par Herman Van Rompuy. Même l’humilité soi-disant exprimée n’était pas au rendez-vous. Mais que voulez-vous ? De nos jours, le prix Nobel se la pète.

http://blog.marcelsel.com/archive/1970/01/01/la-nubile-de-la-paix.html

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2 Comments

  1. «L’UE et ses ancêtres contribuent depuis plus de six décennies à promouvoir la paix, la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe», a déclaré à Oslo le président du comité Nobel norvégien Thorbjoern Jagland.

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