Les contes de fées c’est comme ça

De maintenant cinq heures du soir jusqu’à l’heure où je m’endormirai je suis seul, parce que j’ai dit à tous mes amis que j’étais fatigué et que je ne voulais voir personne. La petite fille pour laquelle j’ai si soigneusement réservé ce temps libre n’a même pas pris la peine de téléphoner qu’elle ne venait pas.

Je découvre avec mélancolie que mon égoïsme n’est pas si grand puisque j’ai donné à autrui le pouvoir de me faire de la peine. Petite fille il est tendre de donner ce pouvoir. Il est mélancolique d’en voir user.

 

38cf5de2d2298d3e34fd71545f9781abLes contes de fées c’est comme ça. Un matin on se réveille. On dit : “ce n’était qu’un conte de fées…” On sourit de soi. Mais au fond on ne sourit guère. On sait bien que les contes de fées c’est la seule vérité de la vie.

L’attente. Les pas légers. Puis les heures qui coulent fraîches comme un ruisseau entre les herbes sur des cailloux blancs. Les sourires, les mots sans importance qui ont tellement d’importance. On écoute la musique du coeur : c’est joli joli pour qui sait entendre… Bien sûr on veut beaucoup de choses. On veut cueillir tous les fruits et toutes les fleurs. On veut respirer toutes les prairies. On joue. Est-ce jouer ? On ne sait jamais où le jeu commence ni où il finit, mais on sait bien que l’on est tendre. Et l’on est heureux.

Je n’aime pas le climat intérieur qui a remplacé mon printemps : un mélange de déception, de sécheresse et de rancune. Je baigne dans ce temps vide où je n’ai plus rien à rêver. Le plus triste c’est, d’un chagrin, que l’on se demande “est-ce bien la peine…” Est-ce bien la peine d’avoir ce chagrin pour qui ne songe même pas à prévenir ? Sûrement non. Alors on n’a même plus de chagrin et c’est plus triste encore.

Il n’y a pas de Petit Prince aujourd’hui, ni jamais. Le Petit Prince est mort. Ou bien il est devenu tout à fait sceptique. Un Petit Prince sceptique ce n’est plus un Petit Prince. Je vous en veux de l’avoir abîmé.

Il n’y aura plus de lettre non plus, ni de téléphone, ni de signe. Je n’ai pas été très prudent et je ne pensais pas que peu à peu je risquais là un peu de peine. Mais voilà que je me suis blessé au rosier en cueillant une rose.

Le rosier dira : quelle importance avais-je pour vous ? Moi je suce mon doigt qui saigne comme ça, un peu, et je réponds : aucune, rosier, aucune. Rien n’a d’importance dans la vie. (Même pas la vie.) Adieu, rosier.

A.

( Source: Antoine de Saint-Exupéry, Lettres à l’inconnue, Ed. Gallimard, 2008 )
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