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Le père, cet éternel absent

Être en quête, attendre, attendre, encore et encore, la correspondance, la rencontre impossible avec son père : celui qu’on n’a jamais eu. Tourment de toute une vie, les filles sans père occupent pourtant des emplois parfois très créatifs, signe d’une bataille toujours d’actualité.

Père wanted ! Père demandé ! Est-ce ainsi que s’affiche le désir du père ? N’aura-t-il été qu’un passant dans la vie des petites filles ? Une sorte de survenant ? Ou d’intermède dans un temps dominé par la mère ? Le père, n’est-ce pas toujours l’étranger, l’ailleurs, le « temps perdu et retrouvé » des rêves d’enfance ? Du moins en est-il ainsi pour celles que j’appelle les « filles sans père ».

Elles souffrent du mal de père et disent que ce mal est incurable. Fatale à certaines, jamais sans conséquences, l’absence du père, qu’elle soit constante ou intermittente, institue une faille dans l’être. Autour de cette faille, elles tentent de se construire et de vivre dans un monde sans père. Elles disent qu’elles « n’ont pas l’expérience du père, que du père elles ne savent rien ». Mais comment raconter le rien ? comment raconter l’absence ? Impossible, répondent-elles. Alors, elles s’installent dans une attente inconsciente du père et/ou le poursuivent dans la roue infernale des amours impossibles.

Comment assumer le non-lieu du père quand leur féminité désespère de son regard ? Elles ont traversé toutes les épreuves du parcours amoureux : rupture, séparation et/ou divorce. En quête de cet objet insaisissable : un père aimant. De chagrin en chagrin, de défaite en défaite, une question insiste : qu’est-ce que ça veut dire avoir un père ? Cherchant une signification qui leur échappe, une figure paternelle en elles et hors d’elles, elles sont le plus souvent déçues. Le père s’absente, ne cesse de disparaître. Car, il ne suffit pas qu’il soit effectivement présent, encore faut-il qu’il soit capable d’établir un lien émotionnel avec sa fille. Encore faut-il qu’elle-même soit capable de l’aimer, de le « penser », de garder son image en elle !

Dans mon travail de psychologue et psychanalyste, j’ai souvent constaté que les femmes parlent peu de leur père. Le plus souvent, c’est la mère qui occupe le devant de la scène. Le père est passé sous silence. Le père tu, n’est-ce pas un père tué psychiquement ? Objet d’une protection spéciale ? Ou d’une haine inavouable ? Mais comment tuer « définitivement » le père ? Il semble immortel et son meurtre toujours à recommencer. Il reste en suspens dans l’imaginaire féminin, en attente d’être perdu. Et l’attente n’est-elle pas toujours le signe d’une absence ?

Le père raconté dans la cure est essentiellement une représentation. En vérité, il échappe au savoir objectif. C’est pour cette raison que dans Filles sans père, je privilégie les voies – voix – du témoignage et de la fiction, du récit biographique et de la mythologie qui permettent d’accéder à une vérité vécue par plusieurs femmes. Il s’agit d’explorer les significations et effets de l’attente du père à partir des discours féminins. L’image paternelle en sort inévitablement déformée, transformée, triturée par les pulsions amoureuses et haineuses de sa fille.

Répétons-le, l’absence du père ne détermine pas le destin féminin. C’est un fait objectif ou subjectif qui sera vécu diversement selon les individus, les circonstances et les époques. Le « père » comme symbole et comme représentation doit s’inscrire dans la vie psychique de la fille. Autrement dit, il ne suffit pas d’avoir un père dans la réalité extérieure pour en avoir un à l’intérieur de soi. Il faut qu’il puisse occuper sa place dans le triangle œdipien, au sens de se poser – et être posé par le sujet féminin – comme objet de désir et de rivalité, comme représentant de l’interdit incestueux. Le père est toujours plus que lui-même, toujours plus que sa personne réelle, il est un médiateur du champ culturel et, en ce sens, il est l’au-delà de la mère et la condition de l’existence symbolique du sujet.

L’absence réelle du père peut être vécue comme une épreuve structurante. Ou, à l’inverse, comme un traumatisme destructeur. Entre les deux extrêmes, il existe des variations, des nuances, en fonction de l’histoire et de la subjectivité de chacune. Pourquoi ? Pourquoi l’absence du père est-elle bénéfique pour certaines, dévastatrice pour d’autres ? Tout dépend du discours tenu à l’enfant par l’entourage, particulièrement par la mère. Tout dépend de ce qu’il en a dit ou raconté à l’enfant. Le père absent dans la réalité n’existe que s’il est sujet d’un récit et qu’il demeure une référence indispensable dans la relation mère/enfant. Mais quelle « sorte » de père la mère transmet-elle à l’enfant ?

« Parle-moi de lui », demande la fille à sa mère ? La fille a besoin que sa mère l’introduise au père. Elle veut découvrir non seulement le père, mais l’homme aimé et perdu par la mère. De la réponse maternelle dépend que l’image du père soit valorisée ou, au contraire, dépréciée. Souvenons-nous que pour les filles le père n’est jamais tout à fait là, toujours plus ou moins absent du fait de la puissance extrême de l’attachement à la mère. Cette dernière est porteuse de l’ombre du père en même temps que de la Loi qu’il est censé représenter. Or, il arrive qu’il soit exclu, ignoré, par celle-là même qui se plaint de son absence. Alors, la fille se trouve privée d’une issue nécessaire à la sortie du duo fusionnel.

L’écoute des femmes en difficultés affectives et relationnelles m’a convaincue que si la mère a un tel empire sur le psychisme féminin, c’est par défaut du père symbolique. Or, ce défaut paternel a des effets, et, ici, je ne parle pas uniquement d’un père absent physiquement du couple mère/enfant. Le rôle du père est de limiter la jouissance de la mère pour permettre au sujet humain de naître psychologiquement et de chercher des objets substituts. Quand la jouissance est vécue comme infinie, quand tous les objets semblent n’être que le prolongement du sein maternel (objets dits de « consommation »), l’enfant ne peut exister par et pour lui-même. Il est aliéné au désir de l’autre et en attente d’un père qui lui permettra de quitter le monde imaginaire des mères pour entrer dans un monde dominé par des échanges symboliques. Encore faut-il que l’enfant réalise la présence du père dans sa vie psychique.

Il ne suffit pas d’avoir un père dans la réalité extérieure pour en avoir un à l’intérieur de soi.

« Père wanted ! Père demandé ! »

« Père wanted ! Père demandé ! » Voilà une expression ambiguë ! La tête du père serait-elle mise à prix ? Mon inconscient m’aurait-il trahie en affichant d’entrée de jeu cette image hostile du père ? Le père serait-il un criminel dans l’imaginaire féminin ? Ou un malfaiteur poursuivi par des Érinyes vengeresses ?

Me voici frappée par cet avis de recherche d’un père hors la loi, père au revers du concept de Père-Loi des psychanalystes. C’est que l’attente des filles me paraît quelque peu accusatrice, voire porteuse d’une culpabilité imputée au père. Comme si le père disparu se confondait avec la représentation d’un père en fuite et déjà mis en accusation sur la scène psychique, présumé coupable donc. Je pense que ce rapport inconscient au père disparu/ coupable rend compte, du moins en partie, de la dépression et de la mélancolie féminines.

Le crime du père serait d’être absent et/ou de faire défaut aux attentes de sa fille. Absent, physiquement ou psychiquement, le père réapparaît de deux façons : dans l’identification destructrice et/ou dans la passion amoureuse. L’identification à la figure du disparu est d’emblée ambivalente. Certes, elle protège la fille contre une perte irréversible, mais ne l’empêche pas de se déchaîner contre elle-même. Le père absent est essentiellement un agresseur du point de vue de la fille, ce qui ne la gêne pas pour l’idéaliser. Le transfert – ou la passion amoureuse – remet en scène ce type de rapport passionnel à l’autre fondé sur la peur de perdre et la violence d’un attachement extrême.

La mort du père, mais aussi ses départsses folies, ses maladies, ses chutes, rendent une fille orpheline : sans père. L’amour idéal qui lui était porté autrefois se brise, laissant derrière soi un relent de haine plus ou moins pensée, plus ou moins consentie. La figure du père idéal se mue alors en figure de « père maudit » dans l’imaginaire, quand ce n’est pas en celle de père meurtrier. Et c’est cette image paternelle terrible que la fille incorpore et à laquelle elle s’identifie à son tour. Elle s’identifie à la figure du destructeur dans une tentative désespérée de sauver ce qu’il reste d’amour pour le père d’avant la perte, d’avant « la faute ».

Flora me dit en pleurant : « Je suis comme mon père. » Elle vient de vivre une rupture amoureuse catastrophique. C’est la fin du monde. Chute dans les abîmes du désespoir, expérience de déréliction qui lui renvoie en pleine figure l’image du père désespéré et suicidaire à la suite d’une faillite financière. Le père s’enferme, s’enterre, se tue à petit feu. Il n’est plus que l’ombre de lui-même, un« mort vivant », dit-elle. Cette fille perdra son père pendant plusieurs années. Elle l’adorait, le vénérait, voulait lui ressembler. Et voici que son dieu s’effondre. Flora veut effacer cette image de son esprit et d’une certaine façon y parvient en dissociant l’image du père admiré de celle du père humilié. Elle s’identifie à cette image valorisée du père, en particulier dans son travail de professeur où elle très appréciée de ses collègues et étudiants. Cette identification lui réussit tant et aussi longtemps qu’elle-même évite toute blessure narcissique. La perte amoureuse réactive la figure du père dénié, père réel exclu de sa vie psychique, de sa mémoire. C’est lui qu’elle retrouve et à qui elle s’identifie à l’occasion d’une perte amoureuse. Double et paradoxale identification au père qui lui permet d’être performante dans sa vie professionnelle tout en lui faisant rater sa vie amoureuse.

Filles sans père, insertion sociale et vie professionnelle

Une absence effective n’empêche pas d’avoir un père à l’intérieur de soi, sous formes de souvenirs ou d’objets substituts, avec qui il est possible de nouer un lien tissé de désirs, d’attentes, d’espoir. Personnage appelé à occuper la place de l’objet d’amour et de représentant de l’interdit incestueux. Par ailleurs, et c’est plus grave, il peut être présent physiquement tout en étant exclu de l’œdipe. Le père ne compte pour rien. Il est réduit à son rôle de géniteur. La mère occupe alors tout l’espace du désir féminin, ce qui ne permet pas à la fille de tourner sa libido vers l’autre, un homme-père. Faute d’un tiers paternel capable d’exercer sa fonction symbolique (de séparation et de structuration sexuelle et identitaire), la fille reste captive d’une relation duelle fusionnelle qui conduit au rejet de la féminité et du sexuel, à la haine de soi (haine-propre) et à la mélancolie. Il faudrait donc parler des absences – physique, émotionnelle et psychique – plutôt que de son absence.

Mises en position d’attente, en proie à des passions (auto)destructrices, les femmes en mal de père transfèrent sur l’homme aimé l’image inconsciente de l’absent. Image idéalisée et/ou diabolisée, le père perdu est reconstruit avec les matériaux du chagrin, de la peur et de la haine. Les filles sans père, blessées par sa mort, son rejet ou son abandon, tentent de « se donner » un père en investissant un de ses représentants dans le monde extérieur, tout en mettant tout en œuvre pour « se donner » une valeur à travers leurs activités sociales et professionnelles.

Jusqu’à présent, je me suis centrée sur les conséquences psychologiques des absences du père sur la vie amoureuse féminine. Mais qu’en est-il du destin des « filles sans père » dans les sphères sociales et professionnelles ? Quels sont les effets du père absent sur l’insertion sociale des femmes, sur leurs réussites ou leurs échecs, sur leur place et leur attitude dans l’entreprise et dans leur milieu de travail ?

Lieux d’absence du père

Le père absent : émotionnellement ou psychiquement

C’est le père dont la figure se superpose à celle de la mère, et avec qui la fille établit une relation duelle. C’est le père insuffisant ou déficient dans l’exercice de sa fonction symbolique (comme tiers). Il a de multiples visages : dépressif, impuissant, malade, silencieux, tyrannique, voire brutal, et incestueux… Faute de moyens psychiques, la petite fille n’a d’autres ressources que de s’identifier à son agresseur. La violence du père (passive ou active), le plus souvent déniée par celui qui l’exerce, devient une part constitutive du Moi féminin.

Sophie travaille comme cadre supérieur dans une compagnie pharmaceutique internationale, depuis vingt ans, quand elle est prise d’angoisses et d’épuisement extrême. Aucun de ses succès professionnels n’avait réussi à réparer son narcissisme blessé par une mère dépressive et par un père tyrannique. Elle se haïssait, et contre cette haine était impuissante. Au travail, comme dans sa vie privée, elle avait toujours peur de déplaire, de commettre une erreur, de décevoir les attentes et enfin d’être congédiée. Parfois, raconte-t-elle, elle sentait peser sur elle l’œil inquisiteur d’un juge impitoyable.

À la mort de son père, la dépression l’avait envahie insidieusement et l’avait obligée à analyser sa relation avec lui, du moins ce qu’il en restait dans son imaginaire. Car, elle ne pouvait le tenir pour mort, il continuait de hanter son esprit, de la harceler sexuellement et de la tourmenter. Cet homme l’avait terrorisée pendant son enfance et son adolescence par ses comportements exhibitionnistes, par des règlements absurdes, par sa violence physique. Autrefois, elle avait rêvé d’un autre père que le sien, un père comme celui de sa meilleure amie par exemple : tendre, aimant, protecteur, fort… « Comment faire le deuil d’un père qui n’avait pas été un vrai père », se demandait-elle ? Peut-on changer de père et de famille ?

Sophie est une « fille sans père » parce que déniée comme fille par celui-là même qui est chargé d’en occuper la place. Pour être aimée, elle s’est pliée à ses exigences en supprimant ses propres besoins et désirs. Devenue adulte, elle a transféré cette soumission aux hommes de sa vie et à ses employeurs, ce qui a fait d’elle une employée recherchée et apprécie. En dépit de ses succès professionnels, elle craint toujours de ne pas donner satisfaction. En son for intérieur, elle est restée l’enfant en attente de l’amour et de la reconnaissance du père, enfant effrayée et avide d’affection. C’est ce mépris de soi, héritage empoisonné du père, qui la mine à son insu. Ses efforts infructueux pour se donner une valeur ravivent son sentiment d’échec à transformer son terrible père en « un vrai père ».

Sophie avait transposé dans son milieu de travail la relation à un père despotique, ce qui la poussait à faire toujours plus sans jamais être contente d’elle-même. La psychanalyse lui aura montré le lien entre la haine de soi et la haine du père (à prendre dans les deux sens). Il lui fallait à présent intégrer cette expérience du père dans son histoire, quitter une position masochiste et consentir à son histoire.

Les filles sans père déplacent dans leur milieu de travail comme dans leur vie amoureuse une quête inconsciente du père.

Le père objectivement absent de la vie de sa fille

Sa mort ou sa disparition oblige la fille à faire le deuil du père tel qu’elle l’a « vécu » ou rêvé. Dans le deuil réussi, la fille s’identifie à certains traits paternels et à ses idéaux, y trouvant énergie et force pour s’affirmer dans toutes les sphères de sa vie. Dans le deuil raté, elle incorpore une image paternelle génératrice de dépression et de mélancolie, sa haine et sa rage trouvant à se déverser sur ce « fantôme » devenu une part d’elle-même.

Françoise Giroud (1916-2003) donne l’exemple d’une extraordinaire réussite professionnelle érigée à partir d’un deuil inachevé du père. « Plutôt qu’un père, j’ai eu une absence-de-père, une image-de-père, image parée par ma mère des traits les plus aimables : bravoure, audace, séduction, don des langues, talent dans son métier, le journalisme, et comment il avait défié les Boches[1][1] Cité par Christine Ockrent, voir Giroud F. (2003). ! »

De son enfance pauvre et humiliée, cette « fille sans père » gardera cette leçon maternelle : ne pas se laisser aller, se contrôler, se dominer. Toutefois, lorsque son amant Jean-Jacques Servan-Schreiber la quitte pour une autre femme, elle ne se contient plus, elle déborde de haine, de rage, de chagrin. Cet abandon réactive les blessures de l’enfance, notamment le rejet du père qui à sa naissance s’était écrié en la voyant : « Quel malheur ! »

À la mort de son père des suites de la tuberculose, cela fait déjà trois ans qu’elle ne l’a pas vu. Sa mère, en lui proposant le père comme idéal, lui indique la voie à suivre. Pour combler le manque maternel, l’adolescente de quatorze ans s’identifie à l’homme de la mère : « Moi, j’étais l’homme de la maison », dit-elle. Cette identification œdipienne traverse son histoire, construit son identité et forge son caractère, cependant qu’elle se redouble négativement d’une identification à un père rejetant sa féminité. Dès lors, dans le rapport à soi et aux autres, il s’agira, d’être tout ou de n’être rien.

Comment faire le deuil d’un père idéal qui rejette le sexe de sa fille ? Il y a là un paradoxe qu’elle résout par l’identification à l’homme aimé/perdu par la mère. Son impressionnant parcours professionnel repose sur le désir inconscient de remplacer le père manquant auprès de la mère, d’avoir une valeur aux yeux des hommes-pères et ainsi de réparer la blessure secrète causée par le rejet initial du père. Certes, sa personnalité est très forte, son orgueil immense, mais la fragilité qu’elle dénie, cette espèce de faille narcissique qui la traverse, risquera un jour de la détruire.

Françoise Giroud reconnaît que la culpabilité d’être née fille et la compétition avec les hommes ont été pour elle deux leviers puissants dans son existence. Choisie par sa mère pour reprendre le flambeau du père, elle deviendra la première femme à occuper une place éminente dans le monde élitiste du journalisme intellectuel français de même qu’en politique. De plus, en changeant son nom de famille [2][2] Nom de naissance : France Gourdji., la célèbre journaliste prouve qu’il est possible à une « fille sans père » de se faire un nom, d’être en quelque sorte son propre père. Ainsi se profile derrière certains personnages masculins qui l’ont influencée ou soutenue dans son ascension l’inaccessible figure du père.

Avec Jean-Jacques Servan-Schreiber rencontré en 1951, elle apprend la collaboration, le partage et la politique : « Un peu plus jeune que moi, il réunissait plusieurs des traits que je prêtais à mon père. C’était le même profil. Je ne pouvais pas y couper. Il fallait que ça m’arrive une fois[3][3] Ibid., p. 84.. » Il est le père réincarné, le père réinventé, celui avec qui elle fonde L’Express (1953), cet hebdomadaire qui deviendra leur enfant symbolique.

Huit ans plus tard, son amant la quitte pour une autre femme. En perdant l’amour de sa vie, elle a le sentiment de tout perdre, de se perdre. Elle veut mourir. Il y a là une expérience commune à plusieurs « filles sans père » bien engagées dans leur milieu social ou professionnel, mais qui s’effondrent à l’occasion d’une perte traumatique.

Françoise Giroud entreprend une psychanalyse salvatrice avec Jacques Lacan qui débusquera le traumatisme le plus ancien : le rejet du père. « J’ai appris durement que quelqu’un vous marque au fer par le langage avant même votre naissance, vous assigne votre place, vous impose son désir que vous faites vôtre… J’en avais fini de mon père[4][4] Extrait de Leçons particulières, cité par Christine…. »

Guérie de sa dépression, le destin lui offrira une formidable revanche contre cette humiliation amoureuse et les blessures de l’enfance. Quelques années plus tard, elle reprendra les rênes du journal L’Express, sera appelée aux plus hautes fonctions politiques tout en poursuivant son métier d’écrivain. Forte de son intelligence et de sa ténacité, de l’amour de sa mère et de son identification masculine, elle aura transformé ses pertes en victoires !

La question de l’identification au père absent

L’identification au père perdu est ambivalente, conflictuelle. Les « filles sans père » assimilent l’image d’un père qui d’un point de vue subjectif fut la cause de leur malheur. Il est l’homme adoré par la mère, l’irremplaçable. Comment rivaliser avec un tel objet ? C’est le parent dont l’absence les a privées d’une valeur que par la suite elles cherchent désespérément dans le regard des hommes. Cependant, elles ne trouvent réparation nulle part, car ce qu’elles veulent inconsciemment, ce sont l’amour et la reconnaissance du père au-delà de la brillance unique de son reflet dans le regard maternel. L’exemple de Françoise Giroud est éloquent à cet égard. Ce qu’elle n’a pu avoir, elle a tenté de le devenir via une identification imaginaire.

Par ailleurs, le conflit irrésolu avec le père recouvre un lien plus profond, celui avec la mère comme premier objet de désir sexuel féminin. Ce lien passionnel tissé d’amour et de haine se répercute dans toutes les relations significatives de la vie, notamment au travail. Dans le rapport à l’autre, les « filles sans père » oscillent entre fusion et rejet, entre soumission et révolte, entre vie et mort.

Tout pour mon père

Rivées à une relation d’absence, refusant ou déniant la perte, j’ai montré que des « filles sans père » déplacent dans leur milieu de travail comme dans leur vie amoureuse une quête inconsciente du père. Travailleuses acharnées, elles ne ménagent ni temps ni efforts, moins pour acquérir pouvoir et argent que pour se sentir valables et aimées. Au terme de ce parcours du combattant, la dépression les guette alors que tout semble leur réussir : à l’occasion d’une promotion par exemple, d’un honneur mérité, d’un succès inattendu. Comme si cette victoire narcissique ne pouvait masquer la misère affective qui la détermine ? Comme si elles étaient rattrapées par les blessures d’une absence encore « impensée », ou insurmontable ?

Les filles sans père n’auraient-elles vaincu la perte du père que pour se perdre elles-mêmes ? Si certaines dénient leurs besoins affectifs et le manque paternel, d’autres au contraire les revendiquent avec force, refusant toute limite et toute frustration. La plupart s’identifient aux attentes de l’employeur et s’attendent à ce que leurs subordonnés fassent de même avec elles. Pour répondre aux objectifs fixés par l’entreprise, elles remettent sans cesse à plus tard la gratification de leurs désirs. Leur vie ressemble à une suite ininterrompue d’obligations professionnelles, celles-ci devenant parfois un alibi pour éviter l’intimité. Cette autoviolence peut provoquer des burn out, des angoisses, des maladies physiques et des dépressions majeures.

Les « filles sans père » ne sont pas pour autant condamnées au malheur. Certaines puisent dans cette expérience d’absence un motif puissant de réussite. À défaut d’un père dans la réalité, elles se fabriquent une image paternelle – une mémoire du père – qui sera pour elle source de réconfort et objet d’identification positive. Dans tous les cas, il importe de pouvoir reconnaître ces identifications imaginaires au père, de nommer et de prendre conscience du désir œdipien qui les sous-tend, et enfin de donner droit à l’oubli du père. Les filles vivent dans un monde dominé par la voix des pères morts. Voix des ancêtres, des penseurs, des maîtres, qui ont construit nos représentations de la différence des sexes et de la place des femmes dans le champ social. Ainsi, même si une fille est orpheline de père, elle n’en est pas moins dépendante des discours et images du père propres à sa culture et à son époque.

La psychanalyse permet à une fille de rencontrer le père à travers la personne du thérapeute. De projeter sur un objet substitut l’image paternelle telle qu’elle conditionne ses relations avec elle-même et avec les autres. Elle y transporte également ses fantasmes, ses attentes et ses espoirs. Cette actualisation dans la cure du scénario inconscient concernant le père permet à la fille de reconstruire son passé et surtout de l’intégrer dans son identité. Dès lors, elle peut, selon la belle expression de Louise Dupré, « consentir à son histoire », devenir l’auteur de sa vie et non plus se percevoir comme une victime. Il s’agit de repenser la relation au père – comme personne réelle et comme représentation.

En tant qu’élément constituant d’une biographie. Qu’est-ce que j’attends de mon père ? Quels souvenirs en ai-je conservés ? Que sont devenues ces images-souvenirs ? Comment ont-elles influencé mes relations avec les autres ?

Tout enfant hérite d’une représentation culturelle de ce que doit être un « bon père » (ou une « bonne mère »), mais la réalité le déçoit souvent. Nul homme ne peut être à la hauteur du père rêvé par l’enfant ! Le film Comment j’ai tué mon pèred’Anne Fontaine (2001) illustre la nécessité de régler ses comptes avec le père historique. Un fils, Jean-Luc, voit revenir son père d’exil après une longue absence, c’est un père froid et objectif, sans état d’âme apparent, qui lui dit : « Je n’étais pas obligé de t’aimer. » Cette parole est cruelle, mais elle dit vrai. Elle dit que le père n’a aucune dette d’amour envers le fils. L’amour est gratuit ou il n’est pas. C’est sans doute ce que réalise également l’épouse trompée de Jean-Luc qui imperceptiblement se rapproche de ce « père indigne ». Il l’écoute sans rien attendre d’elle, sans désir apparent, et ce détachement la libère du poids de ses propres attentes.

Être père revient à tuer le père pour un homme, à s’inscrire à sa place dans l’ordre des générations. La fille ne peut devenir femme et mère qu’à cette condition également : tuer le père imaginaire pour rencontrer le père dans son humanité. Et, peut-être, l’accepter !

Les « filles sans père » deviennent « des filles du père » à partir du moment où elles en reconstruisent le souvenir. Je dis « reconstruire », car la mémoire ne permet pas de déterrer des images intactes du passé, elle ne fait que rassembler des morceaux épars, des bribes, pour reconstituer des scènes, et cette reconstitution mémorielle est elle-même tributaire des états affectifs et désirs du sujet.

Il faut le répéter : les « filles sans pères » sont des filles qui ont oublié leur père. Le père est mort de cet oubli. Les filles sans père sont dans la désespérance de cette perte. Pour avoir un père, elles ont besoin d’en retrouver la trace dans leur vie intérieure. C’est un travail sur la mémoire et non de modification du comportement dont il s’agit ici.

Les filles ont besoin de leur père pour devenir femmes. Cela suppose qu’il n’est plus considéré comme un ersatz de la mère, ni comme un rival ni comme un monstre. Alors seulement, il s’humanise « dans la tête » des filles. Il devient un appui et un intermédiaire pour sortir du lien incestueux à la mère. Voici la tâche qu’elles auront à réaliser : se fabriquer un père. Que ce soit pour être aimé ou tué, pour être désiré ou repoussé, le père est là quelque part, tapi et en attente de symbolisation. Toute fille est libre d’y répondre ou non…

Rencontrer le père en soi ?

Ce qui est catastrophique pour une femme, ce n’est pas l’absence objective du père, mais l’absence d’une imago paternelle ou d’une représentation du père. Les silences des pères, et au sujet des pères, sont meurtriers pour la petite fille : c’est un déni d’existence. Le fait que le père ne lui parle pas, ou qu’on ne parle pas de lui, la prive d’un morceau essentiel de son histoire.

Dans l’inconscient des « filles sans père » subsiste un attachement refoulé et/ou une haine déniée qui témoignent du fait que le deuil du père idéal est inaccompli. D’où l’importance de prendre la mesure de leur souffrance du père et des conséquences de cette souffrance sur leur vie affective. Un père se fabrique aussi en son absence. Il est présent dans les rêves et fantasmes, dans les blessures et douleurs, dans les traces et symboles qu’il a laissés derrière lui. Il s’agit donc de construire une mémoire vive du père, d’en symboliser l’absence, pour enfin devenir auteur – père ? – de son histoire personnelle.

Initialement publié en 2006 sur: https://www.cairn.info/


Bibliographie

  • Giroud F., 1992, Leçons particulières, Paris, Le Livre de Poche.
  • Grenier L., 2004, Filles sans père. L’attente du père dans l’Imaginaire féminin, Montréal, Quebecor.
  • Grenier L., 2005, Le Projet d’Antigone. Parcours vers la mort d’une fille d’Œdipe,Montréal, Liber.
  • Grenier L., 2006, Femme d’un seul homme. Les séparations impossibles, Montréal, Quebecor.
  • Ockrent C., 2003, Françoise Giroud, une ambition française, Paris, Fayard.
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