Alfie · psychogenealogy · transgenerationel

Les phobies. Les angoisses. Le transgénérationnel encore….

Alfie a 8 ans lorsqu´elle commence à développer des phobies qui se manifestent par des crises d´angoisse à chaque fois que nous avons le projet de sortir de la maison pour aller quelque part, même juste au magasin à quelques kilometres de chez nous ou pour un plus long trajet. Tout se bloque quand il s’agit de se déplacer – qu´il s´agisse de prendre la voiture ou un quelconque moyen de transport (bus, train, avion). Elle refuse. Elle panique. Elle ne veut pas. Elle pleure. Et puis elle fait «une grosse crise» d’angoisse.

Pour essayer d´expliquer ces angoisses chez une enfant qui fonctionne par ailleurs tout à fait normalement socialement, une enfant qui vit dans un environnement sécurisant et sécurisé, il m’est apparu nécessaire travaillant sur le sujet depuis de nombreuses années, de privilégier certaines hypothèses d´un ou plusieurs événements traumatiques non-élaborés dans l´arbre de ses parents (le mien et celui de Baard) ou de ses grands-parents. En effet, les silences et les non-dits qui planent dans la branche maternelle – mais également paternelle – de ma famille (sa branche maternelle pour elle donc) peuvent laisser entrevoir de nombreux événements traumatiques qui pourraient être la source de ces angoisses et apporter des éléments de début d’explication sur ces phobies.

Une première hypothèse se tisse autour d´une mémoire traumatique de déplacement.

En effet, lorsque j´avais 8 ans, après neuf ans d´un mariage désastreux [1], mes parents divorcent de façon assez brutale et radicale. Ma mère décide de quitter la France où je suis née et partir refaire sa vie en Grèce en prenant avec elle deux valises et ses deux enfants (ma petite sœur qui a alors 6 ans et moi-même). Ce départ est vécu comme un véritable déchirement ; un aller, sans possible retour, précipité apparemment, en avion. Nous sommes en 1974 et cette date marque la fin du régime dictatorial (dit « des colonels » en Grèce). On dit souvent en transgénérationnel que la grand histoire rejoint souvent la petite. Cet événement marquera la fin de mon enfance [2]. Je quitte alors mon pays, ma langue, mon école, mes ami.e.s, (et bien évidemment mon père) pour aller vers l´inconnu, certes le pays de mes ancêtres, mais que je ne connais que très peu à ce moment-là. Nous y avions passé quelques étés mais je n´en ai aucune mémoire heureuse.

Une première piste donc assez évidente se trouve donc ici, et je pense qu´elle se doit d´être explorée. Alfie revit dans sa chair, dans son petit corps et au même âge que moi, mes angoisses de petite fille qui fut arrachée brutalement à son pays, son foyer et à son enfance, exactement au même moment de son (mon) développement. Les images se collent presque l’une sur l’autre. Plus précisement, alors que nous partons en vacances pour “juste” aller voir ma famille à Athènes, elle est prise de tremblements dès qu’elle entre dans la carlingue; une panique immense, elle ne peut plus respirer. Elle n´est plus elle même, elle est comme envahie, comme possédée par une énergie funeste et une forme fantomatique, elle veut s´échapper de l’avion, sortir de là, au secours, elle veut s´enfuir. Elle ne peut plus respirer. Son père et moi ne savons pas quoi faire. Nous sommes surpris. C’est horrible. Les hôtesses nous ordonnent de nous assoir, n’ayant aucune compréhension de la sévérité de ce qui (nous) arrive et nous allons bientôt décoller. Nous la prenons dans nos bras. Nous essayons de la calmer. De nous calmer…Ce premier événement est très violent. Toutes les cellules de mon corps s’en rappellent encore. Les images sont indélébiles. Elles sont tatouées dans mes gènes.

Par la suite, tout déplacement deviendra très compliqué, sinon impossible. Elle ne pourra même plus prendre la voiture…Le retour en Norvège sera incroyablement compliqué.

Je pourrais donc dire ici, qu’un traumatisme subit par la mère à l’âge de 8 ans semble ainsi s’inscrire négativement dans l´inconscient familial, car bien qu’ignorant tout de ce passé, Alfie réagit et agit au même âge par une identification à des évènements douloureux.

Un autre événement important, également non-élaboré, et plus compliqué à élaborer puisqu´il s´agit d´un secret familial que je révèle ici au grand jour, vient poser d´autres hypothèses qui pourraient tout aussi bien être à la source des symptômes phobiques de ma fille.

Une hypothèse n’exclut pas l’autre ; souvent il s’agit d’ un faisceau de divers éléments et de concordances.

A l´été de mes 8 ans, donc, en arrivant à Athènes justement, je subis des attouchements par mon grand-oncle – Vaggelis Stefos – le frère de ma grand-mère maternelle Ioanna (celui-ci est toujours en vie et je lui ai récemment écrit – mais ça, c’est une autre histoire et je suis en train d’écrire dessus. Je publierai sans doute quelque chose bientôt). Cette agression se passe dans l’appartement de ma grand-mère, lors d´une sieste (imposée par elle – pour qu’elle puisse regarder son film de l’après-midi tranquillement), alors qu´elle-même se trouve dans la chambre d´à côté et que les portes sont grandes ouvertes! Mais l’aggression se fait dans les murmures et le son de la TV couvre tout de toute façon.

Et le silence de la culpabilité couvre tout.

La deuxième hypothèse se trame donc autour de l´inceste.

Née en 1921, ma grand-mère maternelle a eu une vie difficile; elle a vécu dans le plus grand dénuement – économique, intellectuel, social, psychologique, et émotionnel. Elle fait partie des échanges de population opérés entre la Grèce et la Turquie. Elle est l´ainée de 16 enfants – dont 9 meurent en très bas-âge. L´effroi des parents, surtout de mon arrière grand-mère, Katerina, mais également je dirais de tous les enfants survivants, et de ma grand-mère en particulier – l´ainée – et tous ses deuils non-faits (à ma connaissance, il n´y pas de sépultures connues) seront transmis tels quels, de petits et de grands traumatismes, des coups de couteaux inscrits dans la mémoire familiale et de ses souterrains émotionnels. Je suppose aussi que toutes ces morts de ses petits êtres sont aussi les conséquences de traumatismes précédents.

En 1947, Ioanna perd son mari engagé comme soldat pendant la guerre civile, la laissant avec deux petites filles (un bébé de 6 mois et ma mère qui a à peine 2 ans). Elle les place alors toutes deux dans un orphelinat. Auparavant, elle avait perdu un premier enfant – un petit garçon mort avant sa première année. Il se raconte aussi qu’elle a dû avoir de nombreux avortements; qu’elle faisait cela seule, à la maison, avec un cintre en fer, laissant ainsi deviner une vie assez mouvementée et/ou de nombreux amants[3]. Elle se ne remarie pas mais se met en couple avec un homme, chef de police, très violent. Peu d´informations sont réellement accessibles sur cette relation, mais la famille a souvent répété que cet homme a été source de nombreux malheurs dans notre famille. Une récente discussion avec ma mère révèle que, alors qu´elle était adolescente, elle fut obligée de « sortir » avec cet homme, par sa propre mère, celle ci la menaçant avec un couteau, et de la tuer, si elle refusait. Sa propre mère! Cet effroyable aveu me fait enfin réaliser dans quel environnement de violence et d´abus ma mère et sa propre mère ont vécu toute leur vie.

En revenant vers ma fille Alfie et ce qui fait symptôme chez elle, il est possible que « sortir » pour elle, soit dangereux ; sortir pour elle est marqué de l´effroi de ce que ses ancêtres maternels ont vécu. Sortir est dangereux. Si tu sors, tu peux mourir. Sortir est aussi l’injonction maternelle envers la fille. Le mot est lourd de sens.

A travers une parole qui paraît (quelque peu) libérée et grâce à un travail analytique intense, d´autres mémoires émergent et se collent les unes aux autres pour pouvoir reconstruire une image familiale un peu plus compréhensible, une image qui fait sens. Ainsi, en retravaillant sur mon arbre familial et en repensant aux jeunes années de ma sœur, j´appose une nouvelle lumière sur un évènement resté jusqu´ici un peu dans l´ombre. Ma sœur, alors qu´elle n´avait que 19 ans, a partagé le même amant que ma mère[4]. Comme ce qui s´était produit dans la génération précédente, mais sans violence cette fois, et de façon soit-disant « naturelle » – le hasard passant par la, la mère passant la main délicatement sans le savoir et sans le vouloir même a sa fille.

En analysant le peu de données que j´ai en ma possession, et en examinant quelques détails -par exemple, la peu de différence d´âge entre la génération des grands oncles et tantes et la génération de ma mère[5] – il y a quelque chose qui se dégage de l´ordre de la confusion et de l´écrasement des générations. Aussi, comme souvent dans les familles ou règne un climat de promiscuité et d´inceste, les informations transmises sont tronquées ou floues ; je suis donc très étonnée de ces reconstructions mentales qui viennent très récemment me donner de nouvelles clés importantes pour la compréhension de certains de nos dysfonctionnements familiaux.

Et comme pour mettre mon intuition à l´épreuve, je présente à mon père une photo où ma mère pose lascivement avec au centre le grand-oncle abuseur. Mon père, qui pourtant a bien connu toutes les personnes présentes sur la photo, me demande pourtant : « Mais qui sont tous ces gens ? Et lui, au milieu, c´est qui? C’est encore un amant de ta mère ? » (Voir photo 1)

Tous ces événements semblent porter une caractéristique commune: ils sont liés à une notion de transgression, de faute morale commise envers autrui ou envers soi-même, et par conséquent ils sont porteurs de culpabilité et de honte.

A travers les secrets, ces comportements semblent immobiliser l´énergie du système familial jusqu´aux générations suivantes – la mienne, celle de ma fille. Les interactions dans la famille deviennent compliquées. Ces difficultés se traduisent par des perturbations nombreuses décrites ici et d´autres conséquences encore difficiles à déceler à travers les générations.

Le réseau enchevêtré par l´incestuel et les proximités très étroites et non différenciée entre les générations font que le passé ne peut pas être intégré.

Photo 1 – Ma mère au milieu pose lascivement près de son oncle au milieu. Son sein pointe vers lui. Et que veut dire cet homme a droite qui le montre du doigt?

[1] Les quelques informations que je peux obtenir sont équivoques mais donnent de fortes indications que la relation était devenue insoutenable ; mon père était très « autoritaire, tyrannique et violent », ma mère était de nature « frivole et peu sérieuse ». Ma mère m´a récemment raconté que mon père a porté « des coups » sur elle. Elle raconte aussi qu´elle a dû être hospitalisée – une fois.

[2] En nous quittant, mon père me souffle à l´oreille « Tu es grande maintenant, surtout fais attention à ta petite soeur, tu es la cheffe de la famille»

[3] Plusieurs indications – par exemple le quartier où elle vivait a Athènes  – donne à penser qu´elle aurait éventuellement pû se prostituer à un moment de sa courte vie. Ce qui pourrait confirmer cette supposition, c´est le fait que ma GMM n´a pas de sépulture. A son décès, elle a été mise dans une «fosse commune».

[4] L´amant (Maurice) avait d´abord flirté avec ma mère. Il est ensuite sorti avec ma soeur. Ils avaient plus de 30 ans de différence d´âge.

[5] Le grand oncle en question ici (abuseur) – toujours en vie – a aujourd´hui 82 ans et ma mère en a 76.

[6] Observons ici que le chiffre 8 est significative dans mon système familial.

*Nicolas Abraham et Maria Torok ont décrit des cas particuliers de deuil impossible qu’ils ont appelés « crypte au sein du Moi ». Les cryptes sont des formes particulièrement dramatiques de perte, liées à deux circonstances : l’objet perdu était narcissiquement indispensable au survivant, et un secret inavouable honteux les liait l’un à l’autre. 

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